Enjeux et défis de la traduction humanitaire : témoignage et réflexion

AFP – Lesbos 2018

La traduction humanitaire doit-elle être abordée comme les autres types de traduction ? Quels sont les enjeux et les difficultés rencontrées par le traducteur/la traductrice qui traduit ce type de documents ? Est-il possible pour tous les traducteurs de s’intéresser à ce domaine ? Quels sont les prérequis ? Quel impact ont les interprètes et les traducteurs sur la vie de ces réfugiés ? Voici une partie des questions que je me suis posées en travaillant comme interprète pendant trois mois dans des centres d’accueil pour réfugiés en 2018 et en traduisant plusieurs dizaines de dossiers de demande d’asile en 2020. En publiant cet article, j’espère aider certains collègues et attirer votre attention sur les particularités de ce type de projets.

Mon expérience avec les réfugiés :

Adolescent, je regardais le journal télévisé avec mes parents et constatait avec effroi que des dizaines de milliers de personnes fuyaient la guerre, la misère et l’instabilité de leur pays, tentant désespérément de traverser la méditerranée sur des embarcations de fortune. Nombreux sont ceux qui n’arrivaient jamais en terre promise. Les plus « chanceux » d’entre eux y arrivaient, mais la désillusion était de taille : une fois sur place, ils comprenaient rapidement qu’en Europe tout n’est pas aussi facile que ce qu’on leur avait promis. Ils étaient entassés dans des camps, et attendaient pendant des mois, voire des années que leurs demandes d’asile aboutissent. Dans de nombreux cas, ils n’obtenaient pas la protection humanitaire espérée. Parfois, elle leur est accordée mais leur intégration et la poursuite de leur rêve constituent un second parcours du combattant. Quelques années plus tard, rien n’a changé. L’Union européenne a mis en place de nombreuses procédures pour aider les réfugiés, mais le nombre d’arrivées et le désaccord entre les pays membres compliquent le processus d’accueil.

2016 : assistant-professeur à Barsignhausen (Basse Saxe)🇩🇪

J’avais 20 ans la première fois que j’ai rencontré des réfugiés. À cette époque, je venais d’obtenir ma Licence Professionnelle « Guide-conférencier » et j’avais décidé de passer un an en Allemagne avant de reprendre mes études pour obtenir un Master en traduction. J’ai passé 8 mois à Hanovre où j’ai aidé les professeurs de français d’un collège/lycée d’une petite ville à enseigner ma langue maternelle.

Lors de mon premier jour, ma tutrice a attiré mon attention sur un groupe de garçons qui discutaient dans le hall du lycée :

« Selon toi, quel âge ont ces garçons ?

-Hum… 22/23 ans.

-Non, parle avec eux, demande-leur, tu verras qu’ils ont 16 ans, 17 ans tout au plus. »

Ironisant ainsi, ma tutrice me faisait part d’une triste réalité. À défaut de pouvoir aider tous les nouveaux arrivants, l’Allemagne, se conforme aux droits des enfants en hébergeant et en scolarisant les réfugiés mineurs. La plupart sont sans papiers. Certains ne connaissent pas leur âge. Les tests osseux ont une marge d’erreur (2 ans) exploitée par les directeurs d’écoles bienveillants qui veulent aider les réfugiés.

Un jour, ma tutrice m’a proposé de leur enseigner l’anglais (A1/A2). J’ai accepté.

Je me suis ainsi retrouvé face à une classe composée de jeunes de 7 à 25 ans ayant tous un niveau d’anglais différent. Non seulement leur niveau différait, mais ils ne parlaient pas tous les mêmes langues et ne maîtrisaient pas les codes du système scolaire allemand. Certains d’entre eux n’avaient jamais été scolarisés.

Résultat : certains essaient de participer tandis que d’autres utilisent leur téléphone, une petite fille désorientée se réfugie dans les bras de son grand-frère, un brouhaha incompatible avec tout projet éducatif…

J’ai rapidement compris qu’enseigner dans cette classe demande des compétences que je n’ai pas et j’ai compris pourquoi très peu de professeurs acceptaient d’y enseigner. J’ai fait le choix de continuer pendant plusieurs mois. Certains d’entre eux m’ont avoué que j’étais l’un des seuls européens à m’être comporté normalement avec eux. Ils m’ont invité chez eux et raconté leur histoire.

2018 : interprète de liaison dans un centre d’accueil pour réfugiés – Partinico (Sicile) 🇮🇹

En 2018, j’ai travaillé bénévolement dans un centre d’accueil pour réfugiés mineurs non accompagnés. Je suis également intervenu dans d’autres centres accueillant des adultes, ainsi qu’à l’hôpital et au commissariat de police. J’y ai découvert l’envers du décor et j’ai été témoin de situations dont je n’avais pas conscience.

Les difficultés rencontrées par l’interprète :

  • Les difficultés techniques (contexte)

Dézoomons un instant. Été 2018, j’habite dans un centre d’accueil pour mineurs non accompagnés à Partinico (petite ville de 30 000 habitants dans laquelle résident quelques dizaines de réfugiés). Le taux de chômage dans cette province dépasse les 50 %. Le niveau d’éducation moyen est très bas. Il s’agit d’un terreau fertile pour le racisme comme pour la désinformation.

Le personnel des centres d’accueil n’est pas assez nombreux. Le niveau de qualification requis n’est pas suffisant. Ce dont ont besoin ces jeunes, c’est d’un soutien efficace qui ne peut leur être apporté que par des psychologues compétents, des interprètes sérieux et des éducateurs formés spécifiquement qui parlent leurs langues et connaissent leur culture. La réalité est bien différente : employés manquant cruellement de professionnalisme (documents confidentiels laissés à portée de main du premier venu, locaux ouverts de jour comme de nuit, manque de surveillance, pas un membre du personnel ne parle anglais, français ou arabe …).

À ces problèmes déjà très graves viennent s’ajouter une corruption à toutes les échelles. Les employés des centres ne perçoivent leur salaire – 300/400 € tout au plus – que plusieurs mois plus tard. Pour être psychologue dans ces centres en Italie, il suffit d’être titulaire d’une licence, n’importe laquelle. Pour être éducateur, aucun diplôme n’est demandé. Il est évident que des jeunes traumatisés ne peuvent être efficacement accompagnés dans ces conditions. Les interprètes ne sont pas présents dans tous les centres. Quand ils le sont, leur niveau, leur sérieux, leur respect de la déontologie et leur connaissance du contexte dans son ensemble (conflits en cours dans les pays fuis par les jeunes, compréhension des enjeux de leur intervention, connaissance des cultures d’origines des demandeurs d’asile …) n’est à aucun moment contrôlé. Travailler dans contexte est un véritable défi.

  • Les difficultés physiques et psychologiques
  1. ❌La fatigue (travail 7 jours sur 7). Ceux d’entre vous qui sont interprètes savent que l’interprétation est une activité qui mobilise toute l’énergie de celui ou celle qui la pratique et engendre une grande fatigue mentale. C’est pour cette raison que même les meilleurs interprètes ne travaillent pas plus de 30 minutes d’affilée en interprétation simultanée.
  2. ❌La frustration de ne pas pouvoir aider tout le monde et l’impuissance face à la bureaucratie. Certains réfugiés attendaient depuis des mois voire des années que leur demande d’asile soit évaluée. Tous les matins, ils me demandaient d’appeler la préfecture et de m’informer. Tous les matins je devais leur annoncer que rien n’avait changé.
  3. ❌L’identification (aussi appelée vicarious trauma). En tant qu’interprète, j’ai écouté des enfants, des adolescents et de jeunes adultes raconter leurs histoires ; des histoires de meurtres, de viols, de guerre, de tortures… Ma voix était la leur. Je me devais d’interpréter leurs propos à la première personne lors des rendez-vous avec les psychologues. Malgré ma sensibilité, je suis resté professionnel et neutre en toute situation. Ils avaient besoin de bénéficier de l’aide d’un interprète efficace et impassible. Mon respect de la déontologie ne m’a bien sûr pas empêché de penser à de nombreuses reprises que la personne pour qui j’interprétais avait mon âge/l’âge d’être mon petit frère, ma petite sœur, mon père, ma mère, mon ami.
  4. ❌Racisme, incompétence et abus de pouvoir

Voici une liste non exhaustive de situations que j’ai vécues/dont j’ai été le témoin :

  • Agressions racistes
  • Intimidation (en raison de l’aide que j’apportais aux réfugiés)
  • Abus de pouvoir de la part d’un policier qui m’interdisait d’intervenir pour aider un réfugié qui ne parlait pas italien au poste de police ou pour aider une femme enceinte à qui une chaise avait été refusée
  • Obligation de travailler en équipe avec des collaborateurs ayant une attitude peu professionnelle (commentaires effectués en public et à voix haute au sujet de l’état de santé de certains réfugiés après une visite à l’hôpital, non-respect des horaires de convocation au poste de police, comportements immatures, absences injustifiées …)

2020 : traducteur indépendant en charge de la traduction de demandes d’asile de mineurs non accompagnés

Les défis rencontrés par le traducteur :

  • Les difficultés techniques
  • Le choix de la terminologie. Réfugié ? Migrant ? Demandeur d’asile ?
  • Les documents mal rédigés. Bien souvent, dans le domaine de l’humanitaire, professionnels et bénévoles collaborent sur un même projet. Le manque de moyens (financiers comme humains) et l’urgence conduisent les ONGs et les gouvernements à faire appel à des interprètes et des transcripteurs qui ne sont pas assez qualifiés. Avec toute la bonne volonté du monde, ils ne peuvent pas produire un document de qualité. Le problème ? C’est à partir de document rédigé dans un anglais approximatif que nous, traducteurs devons travailler pour rédiger ce qui servira de base à des officiers ministériels pour déterminer si oui ou non, un mineur sera accueilli en France. Quand on est investi d’une telle responsabilité, chaque mot compte. Il est donc d’autant plus frustrant de travailler à partir de documents mal rédigés. J’ai parfois dû traduire des récits contenant une multitude de contradictions et d’ambiguïtés. Le risque encouru est de sous-traduire ou au contraire, de sur-traduire.
  • L’impossibilité – dans certains cas – d’utiliser des outils de TAO
  • Les difficultés psychologiques

L’identification couplée la difficulté de lire à répétition de terribles histoires vraies.

Mes conseils aux traducteurs vivant une situation similaire :

Avant de traduire ce genre de documents pour la première fois, posez-vous les bonnes questions. Au-delà du questionnement habituel : « Suis-je compétent pour traduire ce document ? », « Par qui et dans quel contexte ce document sera-t-il lu ? », le traducteur ou la traductrice devra se demander s’il/si elle se sent capable psychologiquement de traduire de telles histoires.

Pendant la traduction, il est important de réussir à prendre de la distance et de ne pas se laisser déstabiliser ni déconcentrer par la violence des récits.

Après la traduction/après une journée de travail dans ce contexte il est recommandé de prendre le temps de se détendre. Yoga, médiation, lecture, soirée entre amis, à chacun sa méthode. L’important de ne pas s’isoler.

Les avantages dont profitent les traducteurs qui travaillent dans ce domaine :

Voici les avantages dont vous bénéficierez probablement en travaillant dans ce domaine :

✅ la sensation d’être utile et d’aligner vos valeurs personnelles avec votre travail

✅ la possibilité de renforcer votre crédibilité et d’étoffer votre CV en travaillant pour des ministères ou des Organisations Non Gouvernementales.

✅ la possibilité de traduire d’importants volumes (hélas …)

✅ l’opportunité d’apprendre des choses très intéressantes au fil des traductions.

Vous avez besoin de traduire des documents de l’anglais ou de l’italien vers le français ? N’hésitez pas à me demander un devis gratuit sur LinkedIn ou en me contactant via mon site http://www.treinnomad.com

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