Ce voyage qui a changé ma vie

Envie d’entendre cette belle histoire que j’ai à vous raconter ? Ma voix vous accompagne pendant votre footing ou dans les transports.

Cliquez sur le lecteur pour écouter mon récit en streaming ou téléchargez ici le fichier au format mp3 (30 min).

Autrefois on voyageait pour découvrir le monde et dessiner sa carte.

L’encre traçait le contour qui repoussait l’incertitude.

C’est de cette incertitude qu’est né le besoin de voyager, une incertitude convertie en envie, en inertie. Une envie de découvrir le monde et ses habitants dans toute leur diversité. Posez la question aux grands voyageurs que vous connaissez : « Qu’est-ce qui te pousse à partir encore et encore ? ». Nous sommes tous différents et vous obtiendrez bien des réponses mais je serais très surpris que vous n’entendiez pas : « les incroyables rencontres que je fais » et « ce que j’apprends sur moi-même en me dépassant ».

Un voyage peut définitivement changer votre vie et c’est ce sujet que j’aimerais aborder avec vous. Le voyage (surtout en solo) est un catalyseur d’aventures et d’opportunités plus excitantes les unes que les autres.

Chaque expérience de vie et donc, par conséquent, chaque voyage affecte ma vie de manière positive. Il y a cependant des voyages – comme mon voyage professionnel au Monténégro, mon premier voyage en Inde, mon année en Allemagne (découvrez aussi mon article sur Hanovre où j’ai travaillé comme assistant professeur de français auprès des allemands et professeur d’anglais auprès des réfugiés), mon premier départ comme guide accompagnateur en Irlande – qui marquent plus que d’autres.

Les expériences et les rencontres que l’on fait lors d’un voyage peuvent changer notre manière de voir la vie et moduler notre personnalité.

C’est ce qui s’est passé pour moi cet été.

Laissez-moi vous conter ces quelques mois qui ont changé ma vie.

Fin avril 2018, j’atterris de nuit à l’aéroport de Palerme, en Sicile. Je retrouve Eugenio, un bon ami qui vit à la capitale de cette merveilleuse île Italienne.

Le plan initial était celui-ci :

  1. Effectuer mon stage de traduction à distance pour valider mon Master 1 tout en revoyant des amis, en profitant de l’Italie, de ses musées, de ses plages, de la dolce vita.
  2. Rester quelques jours pour voyager et prendre des vacances.
  3. Rentrer en France (en utilisant le billet que j’avais acheté à cet effet) et travailler pour une entreprise Bretonne chez laquelle j’étais presque sûr d’avoir trouvé un emploi.

La réalité a été légèrement différente …

John-Lennon_vie

Après seulement quelques heures au soleil sicilien en compagnie d’Eugenio et de ses amis, je reçois un appel de l’entreprise française qui m’annonce ne pas retenir ma candidature.

L’idée de rester tout l’été en Italie m’a alors effleuré l’esprit. J’ai commis une erreur, une seule : celle d’y réfléchir quelques jours avant de valider cette décision. J’ai pensé : « après tout, je suis déjà au soleil, dans un endroit paradisiaque et très intéressant, un endroit où j’ai des amis et où je pourrais m’en faire d’autres. Ce sera aussi l’occasion de parfaire mon italien car même lorsque l’on parle une langue couramment, il faut la pratiquer, enrichir son vocabulaire, découvrir de nouvelles expressions ».

J’ai profité du statut de travailleur indépendant à distance pour aller travailler en compagnie de mes amis à la bibliothèque universitaire de Palerme, mais aussi à celle de Rome.

Tous ces moments de détente comme de travail m’ont permis d’en apprendre encore beaucoup sur la vie à l’université en Italie, sur le système universitaire italien. Ils ont aussi été l’occasion de faire de nombreuses rencontres.

Le week-end et les temps libres étaient bien évidement ponctués d’excursions à droite à gauche, de folles soirées et de moments de bonheur qu’aucune goutte d’encre ni aucun pixel ne sauraient jamais restituer ; un premier mai à la plaine des Albanais en compagnie de mes amis (Eugenio, Sylvia, Chiara, Claudio et bien d’autres), la visite avec Eugenio de Gratteri (petit village qui lui est très cher pour des raisons familiales – voir mon article écrit et audio), les retrouvailles; les soirées médecine et la semaine à Rome avec Salvatore un ami très proche que j’ai rencontré lors de son Erasmus à Brest etc.

Le travail de traduction, bien que difficile a été très formateur et très enrichissant. Les documents qui m’ont été confiés ont été rédigés en allemand. Il s’agissait de contrats d’assurance, d’articles médicaux, de campagnes de promotion, de manuels techniques, de protocoles d’accords de licence.

Une fois mon stage terminé je suis resté quelques semaines à Palerme où j’ai commencé à chercher du travail pour l’été. Le moins que l’on puisse dire est que je n’oublierai pas ces expériences professionnelles. Le marché du travail est très différent de ce à quoi nous sommes habitués en Bretagne et de manière générale en France.

À Palerme, chez les jeunes, le chômage atteint jusqu’à 56 %.

La situation économique particulièrement compliquée et une certaine mentalité permettent aux employeurs de se sentir tout puissant et d’abuser de leurs salariés. Ce que l’on voit là-bas est absolument choquant du point de vue d’un français. Oubliez tout concept de prudhomme, de syndicat, de convention collective, de smig, n’ayez pas la certitude de signer un contrat de travail. En Sicile, la majeure partie des restaurateurs n’aura aucun scrupule à vous regarder droit dans les yeux et à vous proposer de travailler 10 heures par jour 6 jours sur 7 pour toucher un salaire de 400 €. Un restaurant m’a ainsi employé de 10 heures à 23 heures en me payant 20 € et en m’insultant à longueur de journée devant des clients choqués. Est-il besoin de préciser que je ne suis pas revenu le lendemain malgré les supplications du directeur adjoint bien conscient qu’il y perdait au change en laissant partir un employé polyglotte, ponctuel et souriant ? Quelques jours plus tard, mes recherches m’ont poussé à frapper à la porte de toutes les auberges de jeunesse de la ville. J’ai fini par y décrocher un emploi. C’est du moins ce que je croyais jusqu’à ce que je reçoive par WhatsApp un message qui, à 22 heures me dise qu’un volontaire de l’auberge a décidé de prolonger son séjour et que la direction n’avait donc plus besoin de moi.

Ce message a certes été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, mais il en faut bien plus que cela pour entamer ma bonne humeur et ma soif d’aventure.

Je décide donc de chercher un Couchsurfing et de filer à Trapani – voir mon guide pour profiter pleinement de cette ville et des merveilleuses îles qui l’entourent – ville dont j’avais entendu le plus grand bien mais que je n’avais toujours pas visitée malgré deux autres longs voyages en Sicile.

Le trajet se déroule à merveille et je discute pendant plus d’une heure avec le Palermitain qui me conduit à Trapani (tourisme, politique, société) ; nous passons en revue tout ce qui fait à nos yeux de l’Italie le plus beau pays d’Europe mais aussi l’un des pays où la vie est la plus compliquée.

Le Couchsurfeur qui a accepté de m’accueillir s’appelle Giuseppe. Il a dix ans de plus que moi et travaille dans la conception de jeux-vidéos. Grand voyageur, il est particulièrement attiré par l’Amérique du Sud où il a passé de nombreux mois. Lorsque j’arrive à Trapani il est en plein travail et ne peut pas se permettre de venir à ma rencontre. Je décide donc de partir seul à la découverte de cette belle ville. Je commence par demander quelques informations à l’office de tourisme où je suis très bien reçu. Paré à l’exploration, je reprends Franklin mon fidèle compagnon (mon sac quoi) et je commence à fouler les rues pavées du centre. Chaque coin de rue de cette petite ville me réserve une nouvelle surprise (voir mes articles sur Trapani). Après avoir marché quelques heures, je rencontre Sarah et Stéphanie, deux françaises plus âgées que moi (quel plaisir de sympathiser avec des voyageurs de tous âges et d’apprendre d’eux). Ensemble, nous partons à Erice (voir article sur Trapani), un petit village médiéval que nous visiterons non sans quelques fous-rires (merci encore les filles).

Le soir arrive sans même que je n’aie vu défiler les heures. Je retrouve Giuseppe à la nuit tombante. Tout en faisant connaissance, nous nous promenons en bord de mer. Je découvre qu’il parle parfaitement espagnol mais aussi catalan ainsi que quelques mots d’anglais et de français en plus de l’italien et du sicilien. Sa bonne humeur s’ajoutant à la mienne, il ne nous faut que quelques minutes pour réaliser qu’une nouvelle amitié naîtra rapidement entre nous. En effet, là aussi il y a eu une légère différence entre la théorie et la pratique. En théorie, je devais dormir chez lui 3 nuits. En pratique, il a sans cesse prolongé l’invitation et c’est 3 semaines que je suis resté chez lui. Durant 3 semaines j’ai découvert sa Trapani à lui, sa passion pour la photo et ses clichés du monde entier, rencontré ses amis italiens mais aussi argentins. J’ai ainsi bu du mate servi par des argentins sous le soleil sicilien mais aussi mangé des pizzas en chantant toute la nuit avec des amis musiciens. J’étais arrivé seul et mais avais rapidement trouvé ma place dans cette grande famille et dans cette auberge espagnole.

Parallèlement à cela, je continuais, sans succès à chercher du travail. Une marque de vêtements siciliens que j’aime beaucoup m’a fait de faux espoirs.

Un jour, Maria, la mère de Giuseppe m’a demandé :

Tu sais ce que Francesco, notre voisin, le parrain de Giuseppe fait comme travail ?

Il est directeur de plusieurs centres d’accueil pour migrants. Si tu le contactes il pourra peut-être te trouver un poste quelque part …

J’ai toujours voulu aider les réfugiés. Même si ma première expérience avec eux m’a laissé un goût amer, je décide de me lancer à nouveau.

Quelques coups de fil et un très bref entretien plus tard, me voici embauché comme interprète et éducateur dans trois centres d’accueil pour migrants. J’apprends que je travaillerai dans tous types de centres (premier accueil/second accueil, centres pour hommes/femmes) et que j’habiterai dans un centre d’accueil pour garçons mineurs.

Cette nouvelle est absolument incroyable, je reste perplexe.

Je suis heureux, heureux mais aussi inquiet lorsque l’on m’annonce tout cela.

Beaucoup de questions se bousculent dans ma tête : « Et si cela se passait aussi mal qu’en Allemagne ? Ou pire encore ? Et si je n’avais pas le niveau linguistique requis ? Et si je n’arrivais pas à établir un rapport de confiance avec eux ? Et si mes collègues n’étaient pas sympas ? » Au diable ces questions ! Sortir de ma zone de confort, apprendre, aider les autres : voilà trois de mes plus grands objectifs non ?

J’accepte le poste et cette décision a elle aussi été, l’une des décisions phares de ma vie.

Le grand jour arrive, un coup de téléphone me prévient de l’arrivée imminente de la directrice de l’un des centres. Elle sera chez Giuseppe d’ici dix minutes. Mon ami, son directeur lui a demandé de me déposer au centre où j’habiterai, à environ 80 kilomètres de Trapani et à quelques dizaines de kilomètres de Palerme ; à Partinico (PA). Mon cœur bat vite, j’ai le ventre noué mais ce n’est pas le moment de fuir. Je suis convaincu qu’une très belle histoire, qu’un magnifique chapitre de ma vie s’apprête à s’ouvrir. Je salue la directrice et monte en voiture avec elle. Je profite du trajet pour lui poser toutes les questions qui me viennent à l’esprit. Je discute avec elle de la politique migratoire adoptée par l’extrême au pouvoir. Je lui demande comment sont composées les équipes de travail, quels métiers sont impliqués, combien de réfugiés séjournent dans chaque centre, combien de temps ils y restent etc.

Nous voilà arrivés. Je fais connaissance avec Sonia, la directrice de ce centre. Je découvre aussi mon logement que je partage avec Kamal, un autre salarié du centre qui vient de Dhaka, la capitale du Bangladesh. Je sympathise rapidement avec Kamal et la pression commence à redescendre peu à peu. Je visite le centre, le village, je prends mes marques. Pour cette première semaine, c’est de nuit et comme éducateur que je travaille. J’assure les permanences au bureau. Les jeunes les plus curieux viennent discuter avec moi. Nous faisons connaissance et échangeons quelques idées, quelques sourires. Ils sont timides et ont besoin de temps avant d’accorder leur confiance. Les rebelles du groupe testent ma patience et mon autorité. Je me surprends moi-même et réussis très vite à les recadrer sans tomber dans l’autoritarisme « bête ».

Je profite de ce rythme de vie particulier pour ajuster mon mémoire sur les activités mafieuses en Italie (assez ironique si l’on connaît le rôle qu’a justement joué la mafia de Partinico dans l’affaire de la pizza connexion ou encore dans l’assassinat du magistrat anti-mafia G Falcone).

Les 15 jeunes qui vivent dans le même centre que moi parlent quelques mots d’italien et sont encadrés jour et nuit par des éducateurs. Ils sont arrivés en Italie depuis plus d’un an et sont déjà relativement habitués à la vie Sicilienne. Ils viennent du Sénégal, de Gambie, du Togo, du Bangladesh.

La première semaine suffira à me faire respecter et apprécier par l’ensemble du groupe.

Chaque jour m’apporte son lot de surprises (il faut être patient et très ouvert pour tenir tête à des jeunes au cœur d’or mais qui, choqués par les traumatismes qu’ils ont vécu, ont parfois des réactions inattendues et déstabilisantes). Je discute avec chacun d’entre eux et je me documente sur la situation dans leur pays. Je veux comprendre et avoir leur avis sur la situation dans leur pays d’origine. Certains ne veulent pas en parler et je n’aborde pas le sujet avec eux, d’autres voudraient savoir mais n’ont pas eu la chance d’aller à l’école, d’autres encore m’enseignent beaucoup. C’est un véritable échange qui s’instaure. Je suis leur éducateur et interprète mais ils ont l’âge d’être mes petits-frères. Je leur parle de la vie en Italie, je leur explique ce qu’ils ne comprennent pas. Eux me parlent de l’Afrique et de l’Asie. Plusieurs fois ils viendront me chercher pour me proposer de partager leur repas, un repas traditionnel qu’ils mangent avec enthousiasme tous ensemble. Je me sens privilégié de vivre un tel moment. Je commence à rédiger un journal de bord dans lequel je note ce que je vis, ce qui me choque, ce qui me surprend, ce qui me rend heureux ; des détails de ce quotidien hors-norme. Les rires mais aussi les disputes rythment mes journées et mes soirées.

La deuxième semaine commence et diffère fortement de la première.

Désormais, je travaillerai dans une autre ville, à Balestrate (petite station balnéaire à 40 minutes de bus de Partinico). Je ferai donc des allers-retours entre deux centres d’accueil pour mineurs de Partinico et le centre de premier accueil pour hommes (mineurs et majeurs) de Balestrate.

Une minute me suffit à me rendre compte par moi-même de ce dont on m’avait averti. Les centres de premier accueil (centres dans lesquels arrivent les migrants juste après leur débarquement) et les centres de second accueil (pour les mineurs ou les majeurs en situation régulière) sont des univers très différents.

C’est là, dans ce centre de Balestrate que je saisis toute l’étendue de la misère que l’on nous raconte aux informations, de cette misère que l’on tait au quotidien, par pudeur, par honte …

Au contraire des centres pour mineurs qui ressemblent à de grandes maisons ou à des internats de lycée, les centres de premier accueil sont surchargés.

Le centre de Balestrate est un ancien hôtel, délabré et perdu au milieu de la campagne. Pour des raisons de confidentialité je ne posterai aucune photo mais je laisse à votre imagination la tâche de vous aider à vous représenter l’image mentale suivante : un minuscule bureau pour le personnel, une salle de réfectoire, une cour ouverte et une vingtaine de chambres surpeuplées dans lesquelles la climatisation, l’eau chaude, la chasse d’eau ne fonctionnent pas (il fait plus de 40°c). L’ensemble tombe presque en ruines par endroit.

Dans ce centre, les réfugiés sont une cinquantaine. Il s’agit de jeunes hommes mineurs mais aussi et surtout d’hommes âgés de 18 à 40 ans. Ils viennent d’Érythrée, du Sénégal, du Togo, d’Éthiopie, du Bangladesh, du Congo, du Niger. Certains viennent d’arriver en Italie et sont particulièrement choqués par leur voyage. D’autres sont là depuis plus d’un an mais attendent toujours le résultat de la commission qui doit ou non leur accorder une protection humanitaire et des papiers italiens. Même si individuellement, ils sont tous adorables, la promiscuité, la chaleur et la pauvreté du centre attise les tensions et font par moment dégénérer l’ambiance.

En tant qu’interprète et médiateur culturel, mes missions dans ce centre ont été très variées. J’ai travaillé en équipe avec Massimo, le psychologue du centre. Ensemble, nous avons mené ces fameux entretiens dans lesquels nous recueillons l’histoire de chacun des réfugiés : leur vie avant le voyage, le voyage etc.

Là encore je me suis senti en première ligne face à la misère et j’ai parfois dû contenir mes larmes et remontés acides pour parler de torture ou de viol sur des enfants ; décrivant ces atrocités les moindres détails. Je suis encore révolté de tout ce que j’ai découvert durant ces entretiens (le système des passeurs, le trafic d’humains, l’exploitation des réfugiés à tout stade de leur voyage). Avec le temps, j’ai réussi à mettre de la distance entre ce que j’entendais et que je répétais. J’ai réussi à me forger une carapace. J’ai repoussé mes limites et j’en ai été le premier surpris. Étant hypersensible, je pensais avoir besoin de plus de temps pour y arriver.

C’est un rapport de confiance qui s’est installé entre eux et moi. Plus ils me parlaient, plus ils se confiaient au psychologue à travers mes lèvres, plus ils me faisaient confiance. Parfois, certains d’entre eux ont expressément demandé que je sois leur interprète lors de procédures délicates à la préfecture et au commissariat de police. Ils ont préféré ma présence à celle d’un interprète de leur langue maternelle. Leurs sourires, leurs accolades et leurs paroles m’ont beaucoup touché. Je n’oublierai jamais les paroles de Ahmed (réfugié de 19 ans originaire du Bangladesh) :

C’est grâce à toi que j’ai obtenu ma carte d’identité italienne et mon transfert vers un centre de second accueil. Merci mille fois. Je me souviendrai de toi toute ma vie.

Dans les moments difficiles c’est sur ce type de souvenirs et sur le soutien de mes collègues que je me reposais pour garder le sourire.

J’ai été particulièrement chanceux en ce qui concerne mes collègues. Bien plus que des collègues Maria, Maurizio, Kamal, Carlo, Sonia, Massimo (pour ne citer qu’eux car nous étions des dizaines) sont de véritables amis.

Je n’oublierai jamais ces heures entières à parler de la vie, des voyages et d’amour avec Maria, ces heures entières à parler des épreuves que la vie met sur notre chemin avec Maurizio, ces fous-rires avec Vito et Carlo …

C’est selon moi cette grande complicité qui est l’un des secrets de la réussite de l’accueil que l’Italie (pilier de l’accueil européen) offre aux migrants. Tout n’est pas parfait dans le système italien mais l’état italien et les travailleurs sociaux font un travail absolument remarquable.

L’Italie est le pays qui accueille le plus mais la Sicile est paradoxalement l’une des régions les plus pauvres d’Europe (merci l’accord de Dublin). Les migrants doivent faire preuve d’une force absolument remarquable pour se remettre de leur voyage, s’adapter à une culture et à une langue très différente dans un contexte de pauvreté et de racisme prégnant (c’est actuellement une coalition M5S/Lega, un groupe d’extrême droite qui gouverne l’Italie). Des quotas d’accueil sont imposés par les préfectures mais ils ne sont pas respectés, ils sont dépassés. C’est l’ignorance des populations les plus pauvres (les vieux villageois n’ayant que très peu voyagé et ayant peu été à l’école), une montée de l’extrême droite et l’impuissance devant tant d’arrivées qui explique sans excuser les actes horribles qui sont commis en Sicile. Lors de mon séjour à Partinico, un fait divers a fait la une de tous les journaux italiens ; l’agression ultra violente à caractère raciste d’un jeune de 19 ans. Il a été agressé par quatre hommes d’une quarantaine d’année et est resté deux jours à l’hôpital. Chaque jour sans exception, les jeunes réfugiés sont victimes d’agressions verbales et de discriminations.

Les leçons de vie que j’ai tiré de cette période de ma vie sont très nombreuses mais je voudrais en partager une avec vous. Peut-être me trouverez-vous naïf de n’avoir compris cela qu’à 23 ans et non avant. Je suis heureux de l’avoir compris aussi tard que cela soit arrivé.

Travaillant dans plusieurs centres, j’ai forcément eu vent de nombreuses rumeurs à propos de certains réfugiés comme à propos de mes collègues. Leur réputation les précédait. Tout en étant prudent, j’ai préféré écouter mon instinct et m’ouvrir de la même manière à tous ; peu importe ce que j’avais entendu à leur sujet.

Un jour, effectuant une permanence en tant qu’éducateur dans un centre pour mineurs de Partinico, j’ai discuté avec jeune réfugié Ivoirien. C’est dans un français parfait qu’il s’est adressé à moi. Son sourire et sa joie de vivre m’ont particulièrement plu. Les aiguilles ont défilé sur le cadran de l’horloge du bureau. Nous avons parlé de son pays, de la crise migratoire qui touche l’Europe, de son voyage, de sa famille, de son histoire, des difficultés qu’il avait pour s’intégrer en Sicile. Il s’est confié à moi. Peut-être a-t-il senti que mon regard et ma voix étaient bienveillants à son égard. Je me demande encore ce qui l’a poussé à m’accorder pleinement sa confiance. Ce n’est qu’au bout de deux longues heures de conversation qu’il me raconte une histoire dans laquelle un de ses amis lui aurait dit « Fofana, ne fais pas ça ! ». Fofana ? Ai-je bien entendu ? J’étais depuis des heures en train de débattre et de plaisanter avec Fofana, LE Fofana dont j’avais si souvent entendu parler ? J’avais entendu toutes sortes de choses sordides à son égard et voilà que je découvrais une toute autre personne. Une très belle personne. Quelqu’un de fort, de sage, d’étonnamment mâture et cultivé pour son jeune âge. Il m’a raconté, sans que je lui dise ce que je savais sur lui, sa version des histoires que l’on raconte sur lui. Peut-être est-ce le fait que je sois le seul interlocuteur francophone à qui il avait affaire depuis un certain temps, peut-être qu’il avait détecté chez moi une certaine empathie, peut-être était-ce un ensemble dont une part ne sera jamais expliquée. Le résultat est le suivant : tout en restant à ma place, je me suis lié d’amitié avec lui et il m’a enseigné de nombreuses choses sur son pays et sur le système d’immigration clandestine. Il m’a parlé de l’amour qu’il nourrit pour son petit-frère, sa raison de vivre, il m’a parlé de ses projets de vie … Je sais que tu liras ces quelques lignes et je m’adresserai donc directement à toi Fofana : Tu penses que je t’ai conseillé et que je t’ai aidé ? Sache que c’est toi qui m’a beaucoup appris et non l’inverse. Je te remercie pour cette main que tu m’as tendue et pour ces belles surprises que tu m’as réservées. Je suis fier d’avoir croisé ta route et je sais que tu réussiras dans tous les projets que tu m’as confié avoir. Nous nous reverrons. Désormais, je ne laisserai jamais la réputation de quelqu’un m’influencer dans la perception que je m’en ferai. Je n’oublierai jamais ces moments forts que nous avons vécu ensemble dans les centres et dans les rues du village.

Toutes ces expériences professionnelles à l’hôpital, à la préfecture, au commissariat, dans les centres ont été très formatrices et seront un véritable plus sur mon CV, surtout si je continue à poursuivre mon objectif actuel ; devenir interprète dans la diplomatie.

C’est pourtant personnellement que je ressors le plus grandi de cette excitante aventure. Je pense que c’est la rosace d’une cathédrale qui décrirait au mieux l’entrelacs des sentiments et des émotions que j’ai ressenti durant ces deux mois.

La joie, la surprise, l’émerveillement, l’excitation, la peur, le désarroi, l’amertume, la tristesse, la détresse, la fierté, l’agacement, l’injustice, la légèreté, la déception, la satisfaction, la tendresse, la rage, l’amour ne sont qu’une infime partie de l’iceberg  dépassant de la mer de sentiments que j’ai traversé.

Cette expérience m’a beaucoup appris sur le monde, sur l’Italie, sur les autres mais aussi sur moi-même, qui je suis, de quoi suis-je capable, ce qui compte pour moi.

En deux mois de travail dans ces centres, j’ai eu la sensation de grandir de cinq ans.

Je ne peux malheureusement toujours pas apporter de réponse à la question que m’a posé Salvo, le chauffeur du bus qui m’emmenait à Balestrate plusieurs fois par semaine : « Mais selon toi, un plan Marshall bis pourrait-t-il représenter une solution viable à cette crise migratoire qui touche l’Europe depuis dix ans ? Comment pouvons-nous les intégrer mieux que comme cela ? »

Ceci n’est qu’un résumé, il y a des choses que je garde pour moi, des choses qu’il serait indiscret de partager, des choses trop longues pour être racontées en un article.

Après ce mois de stage en traduction ponctué de sorties et de voyage à travers toute la péninsule, après cette bouleversante expérience dans les centres j’avais encore soif d’aventure. J’ai décidé de rejoindre de nouveau Giuseppe, sa famille et ses amis à Trapani avant d’aller saluer mes amis Palermitains.

favignanapanorama

J’ai vécu des moments incroyables à Trapani comme à Favignana. J’ai passé des journées à sillonner les îles à scooter et à plonger de crique en crique avec mes amis. J’ai progressé en espagnol (autre langue que j’apprends seul mais que je pratique moins souvent), j’ai ri, dansé, chanté, échangé avec des gens du monde entier. J’ai encore fait de belles rencontres comme Sara, une Sicilienne très cultivée avec qui j’ai passé des heures à discuter (merci pour tout Sara, on se reverra je te le promets 😉 ).

Je suis finalement rentré à Palerme où Silvia, une autre amie m’attendait pour me dire au revoir. Elle a fait des centaines de kilomètres pour venir me saluer et je n’oublierai ni les moments passés avec elle ni cette intention.

Ce sera finalement mi-août et accompagné de mon ami Eugenio que je rentrerai dans ma belle Bretagne.

Je me souviens du choc que j’ai eu et de la sérénité que j’ai éprouvé en conduisant de nouveau sur les routes françaises (des routes où l’on respecte le code de la route 😆 ). Je n’oublierai pour autant jamais ces heures passées en voiture avec Alessia, lorsque nous longions la côte pour rejoindre San Vito lo capo etc… J’avoue avoir conduit à la Sicilienne (mais chut c’est un secret un secret entre vous, moi et les quelques centaines de personnes qui liront cet article, bref un secret).

Bilan de ce que ce voyage m’a apporté professionnellement :

  • Une expérience en dehors de l’université en tant que traducteur technique indépendant (dans le cadre de mon stage en allemand, mais aussi dans le cadre d’un engagement bénévole que j’ai pris au sein de l’association antimafia Addiopizzo)
  • Une première expérience sérieuse en tant qu’interprète
  • Un enrichissement de mon réseau professionnel
  • Le fait d’être déclaré comme travailleur en Italie (ça pourrait me resservir)

Bilan de ce que ce voyage m’a apporté personnellement :

  • Une capacité accrue à me dépasser
  • De nombreux nouveaux amis italiens, argentins, africains, français
  • Une maturité que je n’avais pas sur certains sujets
  • Des souvenirs incroyables
  • De gros progrès en italien et en sicilien et quelques progrès en espagnol
  • Un épanouissement personnel lié à toutes ces réussites

J’ai été accueilli par des amis, j’ai voyagé et vécu avec eux mais j’ai aussi voyagé seul ; c’est seul que je suis arrivé à Trapani mais la liste des personnes que je dois y revoir est maintenant relativement longue (tant mieux, c’est ce qui fait un voyage réussi).

Remerciements spéciaux :

Il serait impossible de remercier toutes ces personnes qui ont, de près ou de loin joué un rôle dans mon aventure.

Je tiens cependant à remercier Eugenio qui m’a hébergé pendant deux mois à Palerme, Sylvia qui dans toute sa sensibilité m’a fait comprendre bien des choses sur moi-même et ce, à un moment délicat de ma vie. Je remercie aussi Giuseppe pour tout ce qu’il m’a enseigné et pour sa générosité illimitée, il m’a traité comme un frère. Merci à toi Alessia de m’avoir tant enseigné sur la Sicile, merci d’avoir partagé toutes mes escapades spontanées à travers l’île. Merci à toi Sara pour ces longues conversations et ces si beaux moments. Merci à toi Maria qui a été mon soutien principal au travail et qui m’a ouvert les yeux sur beaucoup de choses. Merci à toi Maurizio, merci de m’avoir soutenu et encouragé. Merci à vous Francesco, merci de m’avoir fait confiance et de m’avoir engagé. Merci à toi Fofana,  merci de m’avoir fait grandir. Salvo, un grand merci de m’avoir accueilli comme un roi et présenté à tous tes amis romains.

Rien de tout ça ne serait arrivé si je n’avais pas balayé la raison pour écouter mon cœur, improviser, rester ouvert à tout, sourire à chaque opportunité. Certains d’entre vous doivent d’ailleurs écarquiller les yeux en lisant cet article (si si toi là-bas, mon ingénieur écolo préféré).

Et maintenant ?

Je suis rentré mi-août avec Eugenio. Pendant un mois nous avons sillonné l’ouest de la France, visité ses musées, ses villes, admiré ses paysages. Ensemble, nous avons fait de très belles rencontres, notamment une qui se reconnaîtra.

Mon professeur d’italien m’a demandé d’intervenir dans ses classes de BTS Tourisme pour raconter mon expérience. Mes professeurs de lycée m’ont proposé la même chose. J’ai accepté avec grand plaisir.

Je suis il est vrai, un peu nostalgique quand je repense à ma belle Sicile.

Le retour est toujours compliqué après un beau voyage mais l’on sait que l’on revient pour mieux repartir et que, quelque part dans le monde nos amis nous attendent.

Et vous ? Quel voyage a changé votre vie ? Faites m’en part par message ou dans les commentaires et n’hésitez pas à partager cet article sur les réseaux sociaux ; un partage de cet article = un bébé qui rigole. Vous voulez faire rire les bébés n’est-ce pas ?

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3 Replies to “Ce voyage qui a changé ma vie”

  1. Mael, en lisant ce magnifique récit de ton séjour estival en Sicile, on a l’impression que tes journées comptent plus de 24 heures ! C’est ce qui s’appelle « ne pas avoir les deux pieds dans le même sabot ». Tu es sur tous les fronts pour notre plus grand bonheur car nous apprenons beaucoup de choses tellement différentes qui t’ont touché, marqué, interpellé… Tu grandis au fil de toutes tes expériences. Ta persévérance également est remarquable, tu ne baisses pas les bras même face à des situations qui pourraient sembler perdues, bravo.
    Je te souhaite une belle année d’études avec en plus les ouvertures que tu as su provoquer.

    Aimé par 1 personne

  2. Je tenais à te répondre publiquement pour saluer ton écriture Maël qui, tant sur le fond que sur la forme, est d’une justesse incroyable. On n’arrête jamais de s’améliorer, mais ce que tu as vécu et accompli ces dernier mois a fait de toi un homme grandi.
    Cet article est à titre personnel une véritable leçon d’humilité. Continue dans cette voie Maël !

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