Giovanni Falcone (magistrat antimafia)

23 Mai 1992, 17:58 Capaci

Une explosion d’une violence inouïe fait trembler l’autoroute de Palerme et y creuse un cratère. Plus de 600 kilos d’explosifs ont servi à commettre le massacre dont Giovanni Falcone (magistrat antimafia) est la cible. Ce triste jour est gravé à jamais dans la mémoire collective italienne.

600 kilos d’explosifs ont été déclenchés à distance par Giovanni Brusca sous les ordres de Toto Riina, célèbre boss mafieux décédé en prison en 2017. La mafia ne voulait laisser aucune chance à G.Falcone qui circulait avec son escorte dans une voiture blindée.

I Giovanni Falcone – un héros pour les italiens/l’ennemi n°1 de Cosa nostra. Qui était-t-il ? Comment a-t-il écrit une page de l’histoire italienne ?

 

Giovanni Falcone

“Temo che la magistratura torni alla vecchia routine: i mafiosi che fanno il loro mestiere da un lato, i magistrati che fanno più o meno bene il loro dall’altro, e alla resa dei conti, palpabile, l’inefficienza dello Stato.”

Giovanni Falcone est né à Palerme le 18 mai 1939. Il a grandi dans une famille bourgeoise habitant le quartier de la Kalsa. Après avoir obtenu son baccalauréat, il décide d’étudier le droit à l’université de Palerme. Étudiant brillant, il devient magistrat. Au début de sa carrière il se spécialise dans les affaires de liquidations judiciaires. Certaines affaires qui lui sont confiées attirent son attention sur le développement exponentiel d’un grand banditisme Sicilien très puissant ; Cosa nostra.

Après avoir travaillé à Trapani pendant quelques années, il devient juge d’instruction à Palerme (en 1978).

Un an plus tard, sa carrière mais au delà de cela, toute sa vie va prendre un tournant.

Palerme 25 septembre 1979. Cesare Terranova (juge antimafia et homme politique) est abattu alors qu’il se rendait au travail. Il était sous protection depuis plusieurs années. La justice qu’il a rendu à la société Sicilienne lui a coûté la vie. Cesare Terranova était devenu célèbre pour avoir condamné à la prison à vie le mafioso Lucciano Liggio (un boss de Cosa nostra opérant à Corleone, un petit village de la province de Palerme ; fief historique de la mafia Sicilienne). Il a tenté de condamner de nombreux autres mafieux mais tous furent acquittés …

Suite à l’assassinat de C. Terranova, Giovanni Falcone intègre le pool antimafia du parquet de Palerme. Ce « pool » antimafia résultait de la volonté du juge Rocco Chinnici de centraliser le travail effectué par les meilleurs juges antimafia de la région. Rocco Chinnici sera lui aussi assassiné. C’est un certain Antonino Caponnetto qui reprendra les rênes du pool antimafia et le développera de manière conséquente.

Dans les années 1980, en Sicile, les boss de la mafia gagnent une influence et un pouvoir insolents. Ils tuent, volent, rackettent, organisent le trafic de drogue à la vue de tous. L’Omerta (la loi du silence) est de mise. Personne n’ose parler de peur de subir de sévères représailles. Les règlements de comptes entre mafieux se font en pleine rue devant des témoins qui restent muets.

Par ailleurs, la mafia réussit à s’infiltrer jusqu’au sommet du gouvernement, corrompant au passage toute la classe politique.

Les meilleurs avocats, les politiques les plus influents, les familles riches sont tous liés à Cosa nostra.

C’est de cette capacité de la mafia à s’infiltrer partout que provient le surnom  « la pieuvre ».

Le chômage atteint des niveaux records mais la mafia propose du travail aux familles les plus pauvres pour pouvoir gagner leur respect et leur protection.

C’est dans ce contexte que Giovanni Falcone décide de se sacrifier pour tenter de stopper à jamais ce fléau qui touche non seulement sa région, mais aussi son pays dans son ensemble. Il est convaincu que même la plus puissante des organisations criminelles n’est pas invincible.

Il commence à travailler frénétiquement, jour et nuit, il étudie sans relâche un monde où tout est secret et ou la moindre trace est codifiée. Il développe une méthode d’enquête qui portera son nom et réussit à décoder toutes les lettres et les messages codés qu’il se procure. Il parvient à découvrir la structure et l’organisation des familles mafieuses, leur « code d’honneur », leur état d’esprit. En 4 ans de travail, il réussit à recueillir plus d’informations au sujet de Cosa nostra que tous les autres juges réunis en 20 ans. L’idée de libérer la Sicile de cette criminalité omniprésente le ronge, il devient obsédé par son désir d’en finir une fois pour toute avec les clans mafieux Siciliens.

Le point d’orgue de sa carrière arrivera en 1984. Époque à laquelle le pool antimafia réussit à recueillir le témoignage de Tommaso Buscetta (dit « le boss des deux mondes » / Don Masino). Giovanni Falcone comprend rapidement que pour pouvoir démêler les fils qui composent la toile complexe de la mafia il aura besoin de l’aide d’ex membres repentis.

Il promet sur l’honneur de protéger les repentis et l’intégralité de leur famille.

Homme de parole, il tient ses promesses et réussit à gagner la confiance de Don Masino.

Après deux ans de préparation, aidé de son meilleur ami le magistrat Paolo Borsellino (assassiné quelques mois après G.Falcone), Giovanni Falcone orchestre le « maxi-procès » ; le plus grand procès antimafia de l’histoire. Ce procès durera un an.  Pas moins de 474 accusés ont été entendus. 360 condamnations ont été prononcées.

Le tribunal de Palerme n’était pas conçu pour accueillir un tel nombre d’accusés. Pour l’occasion, un véritable bunker a été construit (la aula bunker). Celui-ci était capable de résister aux attaques d’un char d’assaut : un risque sérieusement considéré.

Crédits photo : Siciliainformazioni

II Quel impact a G Falcone sur la société Italienne/Sicilienne actuelle ?

Tous les Palermitains de 30 ans et plus ont été traumatisés par cette journée et par la perte de leur héros. Nombreux sont ceux qui m’ont raconté le silence qui a envahi cette ville (pourtant si bruyante d’habitude), le champignon de fumée visible à des kilomètres, le temps qui semblait se figer, la douleur de ceux qui le côtoyaient et/ou l’admiraient.

Aujourd’hui l’aéroport de la ville de Palerme porte son nom (aeroporto Falcone/Borsellino).

D’ailleurs, entre mer et montagne, à quelques kilomètres à peine de l’aéroport, une stèle commémorative a été instalée pour permettre aux Palermitains et aux touristes de se recueillir sur les lieux du crime.

source : palermotoday

De nombreuses rues, de nombreuses écoles portent le nom de Giovanni Falcone.

Chaque année, le 23 mai (date à laquelle a eu lieu l’attentat il y a 26 ans), Palerme organise le jour de Falcone (il giorno di Falcone/#Palermochiamalitalia). Des dizaines de milliers d’italiens arrivent depuis toute l’italie (en bateau, sur le bateau de la liberté) sur la splendide île dont Palerme est la capitale.

Une marche silencieuse est organisée à travers toute la ville ; elle se termine devant la maison de Giovanni Falcone, près de l’arbre Falcone, un arbre où les enfants déposent des messages d’espoir et de paix.

De nombreux hommes politiques font le déplacement (le président de la république est souvent de la partie mais cette année, vu le chaos politique dans lequel est plongé le pays, Sergio Matarella était légèrement débordé 😉).

Au programme, manifestations antimafia, chant de l’hymne italien, concerts en tous genres, mais aussi et surtout, une minute de silence particulièrement saisissante.

Cette année, j’ai eu la chance d’assister à l’évènement en compagnie d’amis Palermitains.

Les plus âgés ont pleuré à chaudes larmes lorsque les noms des juges antimafia et de leurs escortes ont été prononcés un par un et lorsque la sœur de Giovanni Falcone (Maria) a rappelé, la gorge serré, à quel point la perte de son frère avait été une tragédie, non seulement pour elle et sa famille, mais pour l’Italie toute entière. Elle a rappelé à quel point Palerme semblait être une ville fantôme plusieurs jours après l’assassinat de son frère. Plus personne n’osait sortir, tout le monde était en deuil et/ou terrorisé.

Ce 23 mai 2018, j’ai eu la chance de vivre ce moment très riche en émotions.

J’en ressors grandi, et j’en garde un merveilleux souvenir (je me souviens des regards surpris et attendris qui se sont tournés vers moi lorsque mon accent français a fait sonner, de manière inattendue l’hymne de ce pays qui m’est si cher).

Giovanni Falcone – au même titre que Paolo Borsellino et Rocco Chinnici – est un héros dont le nom ne devrait jamais tomber dans l’oubli, ni en Italie, ni ailleurs (en France une promotion d’avocats a porté son nom).

Malheureusement, la mafia n’est pas morte avec ces héros qui ont donné leur vie pour essayer de l’arrêter. Bien au contraire. Si la violence visible au quotidien a cessé, les extorsions, la corruption, le trafic de drogues, les paris sportifs, l’immobilier, les appels d’offres truqués, les détournements de fonds Européens ne sont que quelques exemples de la manière dont la mafia s’est reconvertie à travers toute l’Italie.

Si le sujet vous intéresse, je vous invite à lire les livres de Roberto Saviani, les interviews des juges antimafia, à visiter la CIDMA (le musée sur Cosa nostra à Corleone), ainsi que le tribunal de Palerme.

La mafia a plus ou moins réussi à se cacher mais elle existe bel et bien et elle gangrène l’Italie dans sa totalité (même au nord où elle agit de manière différente).

Aujourd’hui encore, les juges antimafia de Palerme sont sous protection policière 24/24, 7/7.

Comme l’a très justement dit Fiammetta Borsellino dans sa conférence à Palerme il y a quelques semaines : il faut arrêter de glorifier Cosa nostra comme toute forme de mafia. Arrêter d’appeler les restaurants italiens Casa nostra, arrêter de faire croire que la mafia était quelque chose de bon qui a dérapé, arrêter de faire croire aux italiens des régions les plus pauvres que la mafia est la seule solution.

Remerciements :

Je remercie particulièrement Fiammetta Borsellino pour le temps qu’elle m’a accordé lors de sa conférence antimafia au lycée Umberto I de Palerme. Je remercie également l’équipe de la CIDMA et d’Addiopizzo pour le formidable travail qu’ils fournissent. Un grand merci à Emmanuele de m’avoir accompagné ce 23 mai dernier et d’avoir longuement discuté de sa région avec moi.

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Bon voyage et à bientôt sur Traounomad !

3 Replies to “Giovanni Falcone (magistrat antimafia)”

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